SA-CCR : l'approche standard réglementaire
Comment une banque calcule l'EAD réglementaire d'un dérivé sans modèle interne : la formule EAD = α × (RC + PFE) de Bâle III, illustrée sur un swap de taux.
Une banque ne peut pas se contenter d'estimer elle-même, à sa convenance, l'EAD de ses portefeuilles de dérivés pour calculer son capital réglementaire. Les banques les plus sophistiquées ont l'autorisation de leur régulateur d'utiliser un modèle interne, mais la grande majorité des établissements, et même les grandes banques pour une partie de leurs expositions, doivent utiliser une méthode standardisée imposée par le régulateur : le SA-CCR (Standardized Approach for Counterparty Credit Risk), introduit par Bâle III. Cet article en donne l'intuition et la mécanique simplifiée, sans reproduire le détail exact des textes réglementaires.
Ce que SA-CCR remplace
Avant SA-CCR, la méthode standard s'appelait la méthode de l'exposition courante (Current Exposure Method, CEM) : un calcul assez grossier, qui appliquait un pourcentage forfaitaire au notionnel de chaque transaction sans vraiment distinguer la volatilité propre à chaque classe d'actifs, ni reconnaître correctement les bénéfices de la compensation entre transactions. SA-CCR a été conçu pour corriger ces défauts : il différencie les classes d'actifs, prend mieux en compte le netting, et reconnaît partiellement l'effet du collatéral.
La formule générale
où est un multiplicateur fixé par le régulateur (il capture, de façon forfaitaire, des risques de modèle et de corrélation non pris en compte ailleurs dans la formule), est le coût de remplacement (Replacement Cost), et ici est un add-on réglementaire, distinct du concept de PFE vu plus tôt dans ce module bien que conceptuellement apparenté.
Le coût de remplacement (RC)
Le RC est, en substance, l'exposition d'aujourd'hui : ce qu'il en coûterait de remplacer immédiatement le contrat sur le marché si la contrepartie faisait défaut maintenant, après prise en compte du netting au sein d'un même ensemble de compensation et du collatéral déjà échangé. C'est très proche de l'exposition courante vue dans l'article sur la différence entre risque de contrepartie et risque de crédit classique, à ceci près qu'il est calculé au niveau de l'ensemble de compensation (netting set) plutôt que trade par trade, et net du collatéral déjà reçu.
Le PFE add-on
Le de la formule SA-CCR n'est pas directement l'exposition potentielle future calculée par simulation vue plus tôt dans ce module : c'est un add-on forfaitaire, construit à partir de règles fixées par le régulateur plutôt qu'à partir d'une simulation Monte Carlo. Pour une transaction donnée, il se construit schématiquement comme :
Le facteur de supervision (supervisory factor) est un pourcentage fixé par le régulateur pour chaque classe d'actifs, censé refléter la volatilité typique de cette classe sur un horizon d'un an. Le facteur de maturité ajuste cet add-on selon la durée restante de la transaction. Quand plusieurs transactions existent au sein du même ensemble de compensation, la formule complète agrège leurs add-ons en tenant compte de paramètres de corrélation prescrits par le régulateur, qui reconnaissent partiellement l'effet de couverture entre positions de sens opposé sur une même classe d'actifs.
Des ordres de grandeur, pas des valeurs exactes
Voici quelques facteurs de supervision, à titre purement illustratif de l'ordre de grandeur relatif entre classes d'actifs. Les valeurs réglementaires réelles sont plus détaillées (elles varient selon la devise, la notation de crédit, la maturité de la transaction, et évoluent avec les versions du texte réglementaire) : ne les utilisez jamais telles quelles pour un calcul réel.
| Classe d'actifs | Facteur de supervision (ordre de grandeur) |
|---|---|
| Taux d'intérêt | environ 0,5 % |
| Change | environ 4 % |
| Crédit | environ 0,5 % à 1,5 % selon la notation |
| Actions | environ 32 % |
Le contraste est instructif en lui-même : un dérivé actions porte, à notionnel égal, un add-on de risque bien plus élevé qu'un swap de taux, parce que la volatilité typique d'une action sur un an est très supérieure à celle d'un taux d'intérêt.
Exemple chiffré : un swap de taux d'intérêt
Reprenons le swap de taux d'intérêt des articles précédents : notionnel de 10 millions d'euros, signé il y a deux ans pour une durée de 5 ans, il reste donc 3 ans avant l'échéance. Le taux variable de marché est monté à 5 % alors que l'entreprise A continue de payer un taux fixe de 3 %, ce qui donnait une exposition courante de 450 000 € pour A. On prend ce montant comme coût de remplacement, en euros : .
Facteur de supervision. Il s'agit d'un dérivé de taux d'intérêt : on retient le facteur illustratif de 0,5 % vu plus haut.
Facteur de maturité. Pour une transaction non collatéralisée dont la maturité restante dépasse un an, la règle SA-CCR plafonne ce facteur à 1 (l'add-on est calibré sur un horizon d'un an de volatilité ; au-delà d'un an, il n'augmente plus avec la durée restante). Avec 3 ans restants, on a donc simplement . C'est un point qui surprend souvent : intuitivement, on s'attendrait à ce qu'un contrat plus long porte toujours un add-on plus élevé, mais SA-CCR ne fait cette distinction qu'en dessous d'un an.
Le PFE add-on de cette transaction unique, en euros :
Soit 50 000 €.
L'EAD final, en appliquant la formule complète (toujours en euros) :
Soit 700 000 €.
L'EAD réglementaire de cette position, pour ce swap unique, est donc de 700 000 €, nettement supérieure au coût de remplacement seul (450 000 €) : c'est précisément le rôle du terme PFE et du multiplicateur que d'ajouter une marge de prudence pour couvrir la dégradation possible de l'exposition dans le futur.
Une illustration pédagogique, pas un calcul de conformité
Ce calcul simplifie fortement la réalité : une seule transaction plutôt qu'un netting set complet, un facteur de supervision arrondi, et aucune reconnaissance de collatéral au-delà de celui déjà intégré dans le RC. Le texte réglementaire complet contient des règles bien plus détaillées (delta ajusté selon le sens de la position, agrégation par hedging set, reconnaissance du collatéral dans le PFE lui-même). L'objectif ici est de comprendre la logique de la formule, pas de produire un chiffre utilisable en conformité réglementaire.
- SA-CCR est la méthode standardisée de Bâle III pour calculer l'EAD réglementaire des dérivés, remplaçant l'ancienne méthode de l'exposition courante (CEM), jugée trop grossière.
- La formule centrale est , avec , le coût de remplacement (l'exposition d'aujourd'hui après netting et collatéral) et un add-on réglementaire forfaitaire.
- L'add-on PFE se construit à partir d'un notionnel, d'un facteur de supervision propre à chaque classe d'actifs, et d'un facteur de maturité, avec reconnaissance partielle du netting via des paramètres de corrélation prescrits.
- Sur l'exemple du swap de taux à 10 millions d'euros, l'EAD réglementaire (700 000 €) dépasse nettement le seul coût de remplacement (450 000 €), ce qui illustre le rôle prudentiel du terme PFE et du multiplicateur .